La brique toulousaine

Introduite par les Romains, qui eux-mêmes la tenaient des civilisations du Moyen-Orient, la brique de terre cuite a trouvé une terre d'élection dans le Midi toulousain, pauvre en carrières de pierre mais riche en argile. Dans la région elle est appelée brique foraine.


Moyen de construction universel, la brique - crue ou cuite - est présente sur tous les continents depuis des milliers d'années. Surtout utilisée dans le passé là où la pierre manquait, la brique de terre cuite autorise les mêmes audaces architecturales que celle-ci. Elle présente l'avantage de ne pas nécessiter de taille mais sa fabrication demande temps et savoir-faire.

Après l'ère romaine, c'est surtout à partir du XIIème siècle qu'elle se développe à nouveau en Europe, avec des régions de prédilection où elle domine les autres matériaux de construction : pourtours de la mer du Nord et de la Baltique, est de l'Angleterre, Midi toulousain, ainsi que plusieurs régions d'Italie et d'Espagne notamment...


Brique romaine et brique du nord

Deux grandes cultures de l'architecture de brique cohabitent en Europe depuis le Moyen âge, chacune tirant ses spécificités des dimensions de ses briques :

  • Celle s'inscrivant dans la tradition de la brique romaine, dont le module de base est de couleur rouge, de grandes dimensions, plat, et d'un rapport largeur/longueur de 2/3. Elle se retrouve dans le Midi toulousain, en Aragon et en Italie centrale principalement. Dans le Midi toulousain la variété locale est appelée brique foraine.
  • Celle mettant en oeuvre la brique du nord, inventée en Italie du nord vers le Xème siècle. A partir du XIIème siècle elle s'est répandue partout où la brique romaine n'avait pas gardé racine et notamment dans les contrées plus septentrionales d'Europe puis, de là, dans bien des endroits du monde colonisés par les Européens. D'une taille variable selon les régions, sa brique est globalement plus petite mais plus épaisse, et d'une couleur souvent plus brune que sa cousine romaine. Ses dimensions étudiées à dessein (sa longueur égale deux fois sa largeur plus le joint) la rendent plus pratique et présentent l'avantage de favoriser des appareils réguliers.
  • Il faut sans doute voir dans la survivance de la brique romaine dans les régions où la brique du nord ne s'est pas imposée le poids de la tradition mais également l'attachement à une vraie culture locale de la brique qui avait ses spécificités. De fait, la différence de format entre les deux types de briques a conduit les maçons à mettre en oeuvre des techniques d'ornementation bien distinctes.


    Différence de forme des deux types de brique :
    La brique foraine

    Différences de pose et d'ornementation

    Les dimensions plus petites et régulières de la brique du nord permettent des jeux de décors géométriques, par exemple en alternant le sens de pose pour faire apparaître tantôt la largeur et tantôt la longueur (appareil dit en alternance de boutisses et de panneresses), parfois aussi par l'utilisation de briques de différentes couleurs. Ce n'est pas là la seule technique d'ornementation mise en oeuvre pour la brique du nord, mais c'est sans doute la principale et surtout celle qui la différencie le plus de la brique romaine.

    La brique foraine, comme toute brique issue de la brique romaine, est trop grande et d'un aspect trop plat pour proposer efficacement un appareil régulier (même si cela se rencontre à partir du XIXème siècle). Surtout, son rapport largeur/longueur de 2/3 est peu propice à l'alternance du sens de pose. Privée des facilités décoratives offertes par le format de la brique du nord, la brique foraine avait pour son ornementation donné naissance à une profession d'ouvriers appelés "tailleurs de briques", dont le rôle était de modifier la forme standard de la brique déjà posée sur le mur. Ce savoir-faire qui nécessitait de savoir reconnaître, en fonction de leur cuisson, les briques propres à être taillées était détenu par les maçons et non par les sculpteurs. Les ornements ainsi obtenus étaient de type moulure ou pilastre, il n'était pas question avec la technique de taille de la brique d'obtenir l'équivalent des sculptures de pierre les plus complexes.

    Il faut cependant se garder de trop généraliser car si on retrouve sans surprise ces tailleurs de brique en Italie centrale, là où la brique romaine est également employée, on les voit aussi à l'oeuvre en Angleterre où est pourtant utilisée la brique du nord. Par ailleurs il arrive que cette dernière ne soit pas toujours utilisée avec un appareil régulier... le tableau des spécificités de l'utilisation de la brique en Europe est donc plus complexe que ce que je peux en brosser dans cette page, avec de fortes particularités régionales.

    Ci-dessous exemple d'utilisation de la brique du nord avec décor géométrique (Château de Malbork, Pologne, XIIIème siècle) :
    La brique foraine
    Crédit photo : Freddy Joncheray, Taïga Editions, le gothique brique rouge.

    Par comparaison, exemple ci-dessous de mur en brique foraine (Couvent des Augustins, Toulouse, XIVème siècle). Notez qu'aucun alignement vertical des briques n'est recherché et que la longueur apparente de celles-ci varie aléatoirement, de même que la couleur. Sans doute des fragments de brique ont-ils même été utilisés à côté de briques entières. Le fait qu'il n'y ait pas d'enjeu esthétique par la recherche d'un appareil régulier a autorisé cette non-uniformisation des siècles durant :
    La brique foraine

    Brique foraine taillée : exemple ici d'un pilastre dont la taille n'a pas été faite (à gauche), comparé à un pilastre terminé (à droite) :
    La brique foraine

    Exemple de taille plus élaborée sur un portail de la rue Tripière :
    La brique foraine

    Malgré l'absence d'un appareil régulier les décors géométriques ne sont toutefois pas inconnus à Toulouse, notamment sur le clocher des églises. On en a un bel exemple ici avec le clocher-mur de l'église du Taur (XIVème siècle) où les variations du sens de pose des briques sont combinées à des effets de relief :
    La brique foraine


    Un décor de brique taillée n'était pas à la portée des budgets trop serrés, on estime que la brique taillée revenait près de 5 fois plus cher que la brique brute.

    Plus chère encore était la pierre sculptée, seule capable de satisfaire les désirs d'ornementations plus complexes, et uniquement accessible aux commanditaires les plus riches. Mais comme ceux-ci ne manquèrent pas à Toulouse au fil des siècles, la ville est également très marquée par les décors en pierre sculptée (édifices religieux et hôtels particuliers notamment).

    Vers 1830 apparut enfin la possibilité d'avoir des décors remarquables et bon marché, mais cela est une autre histoire que nous aborderons dans la rubrique "Les décors en terre cuite Virebent".


    La brique foraine

    Le terme de brique foraine a une origine incertaine, plusieurs tentatives d'explication ont été faites. Selon l'une d'elles ce nom viendrait du fait que la brique était cuite dans un four, et donc de meilleure qualité que les briques crues, ce qu'il fallait signaler. Selon une autre il serait dû au fait qu'on la vendait surtout dans les foires. Enfin il est peut-être plus probable que l'origine du nom vienne du latin foraneus qui signifie "qui vient d'un autre lieu", car initialement ce nom aurait désigné des briques issues d'une briqueterie et non du lieu même du chantier... avec le temps cette distinction se serait perdue et le terme serait devenu plus générique.

    Ses dimensions se sont plus ou moins normalisées avec le temps pour se fixer à 42 x 28 x 5 cm.

    Une brique foraine :
    La brique foraine

    Dans le passé les nombreuses briqueteries ne fonctionnaient généralement qu'à la belle saison, plus propice au séchage des briques encore crues (le séchage est une étape indispensable avant la cuisson). Souvent il arrivait qu'on produise les briques sur le chantier lui-même, il suffisait de construire un four à demi-enterré et de prélever l'argile à proximité. C'est ainsi que nombre de fermes du pays toulousain furent construites, dont la mare aux canards correspond au trou laissé par le prélèvement de terre nécessaire pour bâtir la ferme.

    Plus on remonte dans le temps et moins la cuisson des briques était maîtrisée. Dans une même fournée, certaines briques situées à tel endroit du four étaient parfaitement cuites, avec une carapace dure capable de résister aux intempéries et au nitre. C'étaient bien entendu les briques les plus chères, utilisées surtout pour les façades exposées aux éléments. Moins bien placées dans le four, d'autres briques en sortaient de qualité moindre et pouvaient être utilisées en intérieur, ou bien recouvertes de badigeon ou de crépi afin de leur conférer une couche protectrice.

    Les briques du Midi toulousain se déclinaient en plusieurs tailles et qualités, et si le terme générique de foraine a été retenu on pouvait distinguer la foraine "biscuite" de meilleure qualité, la "rougette" ou "marteau" un peu moins dure et plus homogène (ce qui la réservait à la taille), la foraine "commune" de qualité moindre, la "violette" deux fois moins large (utilisée par exemple pour les clochers), la "tuilette" deux fois moins épaisse (utilisée pour les voûtes)... d'autres noms ont également pu être donnés localement.

    Régulièrement des briques ressortaient brisées du four, soit que l'évolution de la cuisson n'ait pas connu la régularité attendue, soit que les briques concernées aient eu quelque fragilité que leur minceur et leur grande taille ne pardonnaient pas. Ces briques n'étaient pas mises au rebut pour autant, sous les noms de "riblons" ou "matériaux" on s'en servait pour remplir l'intérieur des murs. Si les fragments pouvaient être taillés en rectangles d'au moins 10 centimètres pour le plus petit côté, ils pouvaient même être employés en façade à côté de briques entières.


    La brique à Toulouse

    La Tolosa romaine était déjà une ville de brique, mais le recours à celle-ci se raréfia considérablement au haut Moyen âge, époque où le bois et le torchis s'imposèrent comme matériaux de construction. Comme ailleurs en Europe la brique revint sur le devant de la scène vers le XIème ou XIIème siècle, elle restait toutefois un produit onéreux et son usage était réservé aux monuments religieux, aux constructions de prestige et aux propriétaires fortunés. On estime en effet que construire en brique à Toulouse coûtait plus cher que construire en pierre dans les régions où celle-ci était abondante, il ne s'agissait donc nullement d'un "matériau du pauvre" comme cela a pu être écrit, mais au contraire d'un produit qui pendant longtemps n'a pas été bon marché. Toutefois les nombreux incendies ayant touché la cité, et en particulier celui dévastateur de 1463, poussèrent les capitouls à promulguer des édits conduisant petit à petit à la généralisation de la brique dans les constructions plus communes, une mesure facilitée par la prospérité économique du XVIème siècle.


    Quelle place pour la pierre ?

    Toulouse a laissé une part certes très minoritaire mais toutefois non négligeable à la pierre. Comme aucune carrière ne se trouvait à moins de 70 kilomètres de la ville, il fallait lui faire descendre la Garonne sur des radeaux depuis le piémont pyrénéen (de même que le marbre), ou la faire venir par le canal du Midi quand celui-ci fut construit à la fin du XVIIème siècle. Son transport et les faibles volumes disponibles la rendaient fort chère sur le marché toulousain, elle devint par conséquent un symbole de luxe dans cette ville de brique. On la retrouve généralement à des endroits soigneusement choisis : chaînage des portes et fenêtres, sculptures décoratives...

    Même rare elle suffit à donner à l'architecture toulousaine une de ses caractéristiques : la polychromie rouge/blanc.


    Les pêcheurs de sable de la Garonne

    Pour faire des briques, l'argile seule ne suffit pas. Il faut lui adjoindre du sable, matériau qui entre également dans la composition du mortier liant les briques entre elles. A Toulouse on ne trouve ce sable qu'au fond de la Garonne, et sa récupération était le travail des pêcheurs de sable qui utilisaient pour cela de longues barques à fond plat : les gabarres. Ce métier a perduré jusqu'au début du XXème siècle, des cartes postales de l'époque témoignent de cette activité très dure physiquement.

    La brique foraine


    La fabrication d'une brique foraine

    Au XIXème siècle de très nombreuses briqueteries exerçaient à Toulouse et ses environs (elles se comptent aujourd'hui sur les doigts d'une main). Ce fut en quelque sorte un âge d'or, les progrès techniques avaient permis une baisse des prix et une meilleure maîtrise de la cuisson autorisant de varier les couleurs.

    C'est là une des raisons pour lesquelles les bâtiments de brique de Toulouse n'ont pas tous la même couleur, mais pas la seule. En effet la couleur dépend également de la teneur en oxyde de fer de l'argile, et bien entendu du fait que les badigeons protégeant parfois la brique peuvent être de teintes très différentes.

    Hier comme aujourd'hui, la fabrication d'une brique se fait toujours en cinq étapes que l'on peut détailler ainsi :

  • Extraction de l'argile (ou du limon dans certaines régions)
  • Préparation de la "pâte" avec notamment l'adjonction de sable et d'eau (autrefois foulée aux pieds, aujourd'hui malaxée dans des machines)
  • Moulage (dans le passé), ou extrusion (plus fréquente de nos jours avec la mécanisation)
  • Séchage (dans le passé cette étape imposait qu'on ne fabrique les briques qu'à la belle saison)
  • Cuisson
  • Grâce à l'amabilité de la briqueterie Capelle, située à Grépiac (Haute-Garonne), j'ai pu ramener quelques photos de ces diverses étapes de fabrication de la brique.

    La brique foraine

    Après avoir longtemps reposé, la terre argileuse est malaxée dans cette énorme machine et mélangée à une quantité d'eau et de sable bien précise :
    La brique foraine

    La brique foraine

    Le long ruban de terre crue qui en sort est découpé. De nos jours les briques sont généralement extrudées (comme ici) et non plus moulées :
    La brique foraine

    La brique foraine

    Déposées sur des clayettes, les briques sont ensuite mises au séchoir entre 3 et 10 jours afin de perdre leur eau. Notez la couleur qui est celle de la terre crue à ce stade, la couleur rouge ne venant qu'avec la cuisson :
    La brique foraine

    La brique foraine

    Après quoi c'est l'enfournement, qui de nos jours se fait dans des fours à gaz :
    La brique foraine

    Les briques restent dans le four entre 3 et 5 jours, la cuisson se fait à plus de 1000° pendant 24 heures environ. Le reste du temps est consacré à la montée puis à la baisse en température, qui doivent suivre une évolution bien calibrée :
    La brique foraine

    Avant les fours à gaz, la cuisson se faisait dans ce four à charbon qui nécessitait 3 mois d'enfournement et autant de défournement. Il permettait de cuire plus de 100 tonnes de briques d'un coup mais offrait peu de souplesse d'utilisation :
    La brique foraine

    La brique foraine

    Cette chambre allongée n'est qu'une des deux composant le four :
    La brique foraine

    La brique foraine

    Le charbon était versé depuis le plafond par ces trous (on est donc ici au-dessus du four), par un mécanisme automatique à engrenages permettant de bien contrôler l'alimentation en combustible. Plus de 10 tonnes de charbon étaient nécessaires :
    La brique foraine

    Antérieurement au four à charbon était utilisé un four "droit" avec le bois comme combustible :
    La brique foraine

    La brique foraine

    La brique foraine

    La brique foraine

    Les produits finis sont évidemment des briques et des tuiles, mais également divers éléments de décoration, diversification rendue nécessaire par la baisse du marché des produits traditionnels :
    La brique foraine

    La brique foraine

    La brique foraine

    La brique foraine

    La brique foraine

    La brique foraine


    Remercions à nouveau la briqueterie Capelle pour cette visite guidée, et dirigeons-nous maintenant vers Blagnac où se trouve un four à briques désaffecté datant de 1868. Un tel four était capable d'enfourner plus de 22.000 briques d'un coup.

    La brique foraine

    La brique foraine

    Ces orifices bas permettaient d'alimenter le four en charbon pendant la cuisson :
    La brique foraine

    La brique foraine

    La brique foraine


    Voilà donc un petit aperçu des lieux qui permirent à Toulouse de devenir ce qu'elle est : une ville née de l'alliance de la terre et du feu.


    La tuile

    Il est un autre produit de la terre cuite qu'il nous faut évoquer au moins brièvement : la tuile.

    Omniprésente dans tout le sud de la France, la tuile ne pouvait évidemment faire défaut à Toulouse. Il suffit de monter sur l'un des "balcons" toulousains, la terrasse des Galeries Lafayette ou le dernier étage du parking des Carmes par exemple, pour constater que c'est une mer de tuiles qui s'étend sous nos yeux.

    Parfois l'ardoise ou le zinc furent préférés : pour les toitures pentues ou pour donner un style plus parisien à certains bâtiments. Quelques immeubles du XIXème siècle ont même le premier pan du toit (visible de la rue) couvert d'ardoise et le reste du toit (invisible) en tuile.

    La brique foraine


    La brique romaine dans le Midi toulousain : une culture originale parfois mal comprise ou mal acceptée

    Des régions françaises, seul le Midi toulousain a mis en oeuvre la brique romaine à une telle échelle. Cette originalité dans le paysage architectural national n'est pas allée sans rencontrer des difficultés. La culture locale de la brique qui paraissait naturelle au Moyen âge et à la Renaissance le devint de moins en moins au fil des siècles, à mesure notamment que l'influence centralisatrice de Paris s'accroissait. Ainsi depuis le XVIIème siècle les auteurs classiques véhiculaient-ils l'idée que la pierre était supérieure à la brique, un postulat qui finit par avoir valeur de pensée universelle.

    Il n'est donc pas surprenant qu'au XIXème siècle les ouvrages et traités nationaux (comprendre parisiens) d'architecture aient complètement ignoré la brique foraine, seul Eugène Viollet-le-Duc - qui avait eu à oeuvrer dans la région - en donnait quelques exemples dans son Dictionnaire de l'Architecture. Or c'étaient ces ouvrages-là qui servaient de référence aux architectes et étaient utilisés pour leur formation, y compris à Toulouse.

    Zone approximative d'utilisation de la brique dans le Sud-ouest de la France. Certaines villes, comme Agen ou Cahors, utilisent également plus ou moins largement la pierre qui est présente dans leur environnement immédiat, contrairement à Toulouse ou Albi :
    La brique foraine
    (Carte copiée du livre de Valérie Nègre : L'ornement en série, architecture, terre cuite et carton-pierre).

    A la fin du XVIIIème siècle, un complexe vis-à-vis de la pierre

    Dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle Toulouse devint une ville blanche, ses murs de brique cachés sous de la peinture ou des badigeons de couleur claire. Les principales raisons avancées pour expliquer cette transformation assez soudaine font état d'un complexe vis-à-vis de la pierre parisienne et bordelaise, généré par la diffusion du postulat que j'évoquais au paragraphe précédent, et de considérations sécuritaires (la brique était jugée trop sombre la nuit, à une époque où l'éclairage public au gaz faisait son apparition). Cet état de fait dura jusqu'à la première moitié du 20ème siècle.

    Une adaptation de l'appareil de brique pour le faire ressembler à celui de la pierre

    Dès lors les maçons s'ingénièrent à rendre l'appareil de brique capable d'imiter au mieux la pierre. Une des astuces les plus utilisées fut la taille de refends (des rainures creuses) pour imiter les joints entre des pierres figurées par des blocs de plusieurs briques peintes en blanc. De nos jours, si la peinture blanche a été enlevée, on trouve toujours nombre de ces refends témoignant de cette époque :

    La brique foraine

    Puis l'influence de la brique du nord

    Après cette longue période à cacher sa brique le Midi toulousain l'a redécouverte au XXème siècle, mais il a semblé parfois perdre de vue cette différence qu'on pourrait qualifier de culturelle entre l'appareil régulier de la brique du nord et celui irrégulier de la brique romaine. Il est vrai que l'architecture de brique du reste du pays utilisant très majoritairement la brique du nord, il y avait matière à y perdre un peu de son latin... C'est ainsi qu'occasionnellement l'appareil de brique a pu être jugé grossier, les briques n'étant pas régulières ni alignées.

    Un témoin de ces influences exogènes : le Capitole

    La façade principale de l'hôtel de ville est un bon témoin des diverses influences qui se sont exercées sur la brique toulousaine. Elevée entre 1750 et 1760 par Guillaume Cammas, elle doit à ce dernier sa superbe bichromie rouge/blanc mariant la brique et la pierre (ainsi que le marbre pour les colonnes) :

    La brique foraine

    Or Cammas, qui avait soigneusement élaboré ses effets, s'inscrivait bien dans la tradition de la brique romaine : l'appareil de brique de la façade était irrégulier, comme partout à Toulouse à cette époque. Peu après la ville devint donc blanche, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et la façade de Cammas, repeinte, perdit sa bichromie pendant une centaine d'années. Vers la fin du XIXème siècle le "tout blanc" commença peut-être à passer un peu de mode, le Capitole retrouva alors sa bichromie... mais de façon pas très naturelle puisque c'est de la peinture rouge qui fut appliquée sur les parties en brique !

    Ce n'est qu'à l'occasion du ravalement de 1988 que le Capitole renoua avec sa façade d'origine et que la brique de Cammas revit enfin le soleil. Sauf que...

    Sauf qu'à l'époque on trouva sans doute cet appareil de brique irrégulier indigne de l'hôtel de ville. On entreprit donc de corriger ce "défaut", et un faux appareil de brique fut peint sur le véritable pour le rendre artificiellement plus régulier. Parfait trompe-l'oeil de loin, cet artifice devient visible si l'on s'approche suffisamment de la façade :

    La brique foraine

    Or c'était là confondre la tradition de la brique romaine avec celle de la brique du nord. L'utilisation de la brique romaine et de sa forme très plate est quasiment indissociable d'un appareil irrégulier, du moins jusqu'au XIXème siècle. Il en est ainsi partout où elle a été utilisée, à Sienne et Ferrare aussi bien qu'à Albi, Montauban ou Toulouse.

    Ne croyez pas pour autant que je militerais pour débarrasser le Capitole de ce faux appareil régulier : il est le témoin de cette influence qui s'est exercée sur la brique toulousaine, et en cela participe à la mise en valeur de la riche histoire de cette dernière.


    Renouer avec la brique, est-ce bien légitime ?

    Parfois la question se pose encore de savoir s'il est légitime pour Toulouse, historiquement parlant, de rendre apparente la brique de ses façades. En effet les premières photos de la ville prises au XIXème siècle la montrent blanche, et l'on a vu pourquoi plus haut. L'opinion est encore assez répandue que "dans le passé, Toulouse était une ville blanche". Cette assertion, qui n'est effectivement pas fausse puisque Toulouse a connu cet épisode de ville blanche, devient discutable quand elle est utilisée pour laisser entendre que la cité n'aurait jamais été "rose" avant le XXème siècle. Car en filigrane bien entendu se pose cette question essentielle pour une ville qui souhaite à juste titre valoriser son histoire et son patrimoine : est-il souhaitable et légitime de chercher à rendre la brique apparente dans le but de revenir à une authenticité qui n'aurait peut-être jamais existé ?

    Or ce questionnement a reçu des éléments de réponse qui montrent que oui, Toulouse a la légitimité historique pour afficher sa brique, nue ou protégée par un enduit qui respecte sa couleur et sa forme.

    Je citerai pour étayer ces propos le travail de trois chercheurs :

    - La maison médiévale en brique en France méridionale, par Alain de Montjoye :
    "Le temps est venu, je crois, d'affirmer, à l'encontre d'une opinion indûment ancrée encore, que là où elle paraît s'être imposée comme matériau unique ou quasi unique de la construction, la brique n'a pas été perçue comme vile et réservée au vulgaire. On n'en voudra chercher d'autre preuve que le nombre élevé de ces maisons fortes urbaines que la vieille aristocratie, non plus que la puissante et riche élite marchande ne dédaignèrent pas de se faire construire dans ce matériau." [...] "Dans les villes où elle a été le plus complètement étudiée, à Cahors et à Toulouse, l'architecture des maisons, comme celle d'ailleurs des grands édifices de prestige tels qu'églises et palais, témoigne d'une véritable esthétique de la brique. Tout montre que les effets induits par l'usage de ce matériau ont été parfaitement maîtrisés et même recherchés et soigneusement étudiés. Ni à Toulouse, ni à Cahors, l'usage d'enduire les murs à l'extérieur ne paraît avoir eu cours, du moins au Moyen Âge."

    - La céruse et le blanchiment des villes de brique au milieu du XVIIIe siècle, par Valérie Nègre :
    "Dans le deuxième tiers du XVIIIe siècle, les villes de brique du Midi de la France dont les parements étaient traités en briques apparentes ou en enduits et badigeons brun-rouge, virent au blanc. L'évolution du goût est à l'origine de ce changement spectaculaire. C'est en partie pour imiter la pierre que le blanchiment est imposé à Toulouse en 1783."

    - A Toulouse : une culture originale, par Bruno Tollon (Le patrimoine en brique, n°185 revue Monuments historiques, 1992) :
    "Le caractère des formats locaux doit retenir notre attention car il constitue l'élément distinctif de la brique toulousaine par rapport à son homologue du nord de la France. Il convient de remarquer que le Midi toulousain conserve les grands formats hérités de l'Antiquité romaine. Il s'agit là d'une donnée constante du XIIIè au XIXè siècle, et même jusqu'au XXème siècle, où elle passe pour un particularisme rétrograde.[...] Un autre caractère mérite d'être souligné : la nature même du matériau et ses grandes dimensions dispensent le constructeur de prévoir la distinction entre noyau et parement. Le mur dévoile en façade sa propre structure et la brique de construction constitue à la fois la chair et la peau de l'édifice. Ainsi la brique apparente a pu devenir une des données les plus courantes de la physionomie urbaine. On y vérifie comment d'une nécessité constructive - en ces pays privés de pierre - l'art du maçon a su faire une véritable esthétique. Tant il est évident que la couleur de la brique méridionale produit des effets bien différents de ceux que présente sa rivale nordique."


    On peut donc sans rougir considérer qu'avant d'être une ville blanche la ville rose était déjà aux couleurs de la brique !