Le couvent des Jacobins

Pur joyau de l'art gothique languedocien, le couvent des Jacobins fut considéré comme la plus belle église dominicaine par le pape Urbain V qui lui attribua les reliques de saint Thomas d'Aquin en l'an 1369 : « Comme saint Thomas brille entre les docteurs par la beauté de son style et de ses sentences, de même cette église de Toulouse surpasse en beauté toutes les autres églises des frères Prêcheurs. Je la choisis pour saint Thomas et je veux que son corps y soit placé. »

La lutte contre le catharisme : ou comment on créa au XIIIème siècle tout à la fois l'ordre des dominicains, la première croisade contre des chrétiens et l'Inquisition

Pour bien comprendre l'importance de ce monument, un rappel historique s'impose. Au début du XIIIème siècle le catharisme étendait son influence sur les terres des comtes de Toulouse. Ceux-ci étaient pourtant de "bons catholiques", mais la tolérance religieuse qu'ils affichaient ne plaisait guère à l'Eglise de Rome qui considérait les cathares comme des hérétiques.

Dès lors tous les moyens furent bons pour lutter contre le catharisme. Certains furent pacifiques, c'est ainsi que le chanoine espagnol Dominique de Guzmán - célébré ensuite sous le nom de saint Dominique - vint prêcher dans la région pour convaincre les cathares de retourner vers la "vraie foi", et qu'il fonda en 1215 à Toulouse l'Ordre des frères prêcheurs (lesquels sont aussi appelés dominicains). D'autres usèrent de la force, et ce fut la "croisade des albigeois". La guerre dura près de 20 ans, au terme desquels le comté de Toulouse perdit sa relative indépendance au profit du roi de France, et il fallut 100 ans de plus à l'Inquisition - une institution véritablement mise en oeuvre pour la première fois à cette occasion et dont le Concile de Toulouse de 1229 posa les principes - pour éradiquer totalement le catharisme du Midi de la France.


Le gothique languedocien (ou gothique méridional)

L'architecture gothique religieuse se déclina parfois en variantes locales, c'est le cas dans le Midi de la France où le gothique languedocien fut une variante très originale. On le retrouve plus particulièrement dans les régions où le catharisme s'était implanté et était combattu. Son aspect extérieur généralement austère tranche avec le luxe habituel de l'Eglise catholique, car c'était là un des défauts de celle-ci que les cathares aimaient à vilipender, et le clergé méridional avait alors pris conscience qu'il lui fallait reconquérir les esprits après avoir gagné la guerre contre les cathares et leurs protecteurs.

C'est donc vue comme une arme dans la lutte contre l'hérésie que s'est développée cette architecture singulière et militante, massive et faiblement éclairée, dont les contreforts montent jusqu'à la voûte et dont les clochers s'ornent d'arcs en mitre au motif particulièrement adapté à la forme de la brique.

Toulouse donna au gothique languedocien ses principaux jalons : c'est d'abord la nef dite "raimondine" de la cathédrale Saint-Etienne qui marqua l'apparition du gothique languedocien entre 1210 et 1220. Le modèle des grands clochers octogonaux aux arcs en mitre fut donné par celui de saint-Sernin vers 1270, tandis que l'église de Notre-Dame du Taur donna celui des clochers-murs que l'on trouve dans les églises plus modestes de la région. Enfin, avec la magnifique cathédrale d'Albi, le couvent des Jacobins - plus ancien qu'elle - marque avec son fameux palmier l'apothéose du gothique languedocien.


Le couvent

Commencée en 1230, la construction de ce couvent dominicain dura près d'un siècle, avec de fréquents agrandissements permis par la prospérité croissante de l'ordre. La première église en effet était de dimensions modestes (46 mètres de long, 22 mètres de large, 13,60 mètres de hauteur), conformément aux règles de l'Ordre des frères prêcheurs à ses débuts. Mais rapidement trop petite pour les foules qui s'y pressaient, on l'agrandit une première fois entre 1245 et 1252, et le succès des dominicains fut tel que quiconque visitait ce sanctuaire recevait du pape 40 jours d'indulgence ! Les règles strictes de l'Ordre s'assouplissant, et l'Eglise ayant besoin de montrer sa puissance à un moment où les dominicains avaient été chargés de l'Inquisition, la voûte fut surélevée à partir de 1275, puis 1285.

L'église est divisée en deux nefs (cependant certains auteurs considèrent qu'elles n'en forment qu'une seule et parlent alors de deux travées) séparées par une rangée de colonnes qui sont les plus hautes de l'architecture gothique : 28 mètres sous clef, dont 22 mètres pour la partie en pierre de moulin. Même les cathédrales aux voûtes les plus hautes du monde (Amiens, Beauvais...) n'utilisent pas de colonnes aussi élancées. Le point d'orgue de cette colonnade hors du commun est la dernière colonne à l'est, qui donne naissance à un fameux "palmier" minéral (fin du XIIIème siècle), chef-d'oeuvre unique en son genre avec ses 22 nervures, qui anticipait de plus de cent ans sur le gothique flamboyant.

Saint Dominique avait créé un ordre mendiant, mais aussi prêcheur. Ceci explique la disposition et l'aménagement de l'église, son vaste espace se devait d'être dépouillé pour accueillir sans entrave des foules nombreuses. Des cloisons de bois installées entre les colonnes séparaient l'immense volume en deux dans le sens de la longueur, chaque nef ayant sa spécificité : l'une réservée aux religieux et aux prières, l'autre à la prédication au milieu des fidèles.

Ce parti de la double nef, que l'on retrouve dans les premiers couvents de l'ordre dominicain à Paris (détruit), Agen, mais aussi dès la première version de celui de Toulouse, aurait pu faire école auprès des autres couvents de l'ordre, mais il ne connut pourtant pas de suite... peut-être parce qu'il était malaisé d'y placer un maître-autel.

L'église des Jacobins constitue ainsi un témoignage rare et spectaculaire de l'adaptation de l'architecture religieuse aux valeurs morales d'un ordre, en l'occurence celui des frêres prêcheurs fondé par saint Dominique dans cette même ville... en oubliant sans doute l'idéal de simplicité prôné par ce dernier, mais on ne s'en plaindra pas et c'était sans doute trop demander à un ordre ayant connu un succès tel que quelques décennies lui suffirent pour couvrir l'Europe entière de centaines de couvents.

Epargné par la Révolution, le couvent fut mis en danger par Napoléon qui le donna à l'armée en 1810, laquelle n'hésita pas à le modifier à sa convenance, ajoutant de faux planchers pour créer des étages dans la nef, démolissant une partie du cloître pour faciliter la circulation des chevaux... mais malgré les dégradations l'église parvint à conserver sa grandeur. Voici la description qu'en fit en 1845 Prosper Mérimée, fameux écrivain certes, mais aussi inspecteur général des monuments historiques : "Je viens de voir pour la première fois l'église des Dominicains dans laquelle je n'avais jamais pu pénétrer. C'est admirable. Une église immense à deux nefs séparées par d'immenses piliers d'une hauteur et d'une légèreté inouïe [...] ; un grand cloître avec colonnes en marbre, des voûtes peintes, nombre de chapelles avec des compositions à fresque très curieuses, tout un système de construction en briques très original". Puis pour se plaindre de l'usage qu'en faisait l'armée : " Voilà ce que j'ai vu, plus de 500 chevaux mangeant leur avoine et autant de canonniers dessinant ce que je n'ose dire. Malgré les chevaux et les hommes, toute l'Eglise est encore d'une admirable conservation."

Il fallut toute l'obstination d'hommes de la trempe de Mérimée et Viollet-le-Duc pour sauver le couvent du sort que l'armée envisageait pour lui, encore une patiente restauration fut-elle nécessaire tout au long du XXème siècle pour lui restituer sa gloire passée.


Les Jacobins
© Bing maps

Vu de la rue, le monument apparaît massif et austère, bien dans le style du gothique languedocien :
Les Jacobins

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L'intérieur est également très dépouillé, mais l'effet est tout autre avec la mise en valeur de son volume et de l'étonnante légèreté de son architecture.
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Ne vous y trompez pas le plafond et les murs sont en brique, recouverts d'un faux appareil de pierre :
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La solution technique inventée pour réunir les voûtes des deux nefs en une seule et fermer le choeur a donné naissance à ce "palmier" unique au monde. Son génial architecte nous reste inconnu, au Moyen âge on ne faisait pas de ceux-ci des "stars" comme à la Renaissance !
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En 1957 cette voûte inspira à Salvador Dali un de ses grands chefs-d'oeuvre : Saint Jacques le Grand - Santiago El Grande (ou "Un rêve de l'unité cosmique") :
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Depuis 1369 les reliques de saint Thomas d'Aquin reposent dans l'église. Thomas d'Aquin était un célèbre théologien dominicain, considéré comme le plus grand penseur du Moyen âge. Il n'avait pourtant jamais mis les pieds à Toulouse de son vivant, mais le pape Urbain V souhaitait peut-être honorer la ville qui avait été le berceau de l'ordre des dominicains, et la dédommager de n'avoir pu obtenir les reliques de saint Dominique lui-même (conservées à Bologne en Italie, où il mourut) en lui attribuant celles d'un autre dominicain célèbre. Ou peut-être était-ce simplement, comme il fut rapporté, parce qu'il estimait que l'église de Toulouse était la plus belle église dominicaine de l'Europe chrétienne, et qu'elle ferait le lieu de sépulture le plus digne de ce grand penseur de l'Eglise.
Urbain V il est vrai avait été formé à l'Université de Toulouse bien des années avant qu'il devînt pape, il avait certainement souvent fréquenté ce couvent qui jouait alors un rôle important au sein de l'Université.
La Révolution distendit quelque peu le lien entre le couvent et Thomas d'Aquin, tout d'abord le couvent fut soustrait aux dominicains qui l'occupaient depuis plus d'un demi millénaire, ensuite les reliques du saint furent déplacées à la basilique Saint-Sernin d'où elles ne revinrent qu'en 1970, et enfin le grand et superbe mausolée qui lui servait de tombe depuis le début du XVIIème siècle fut démoli, de sorte qu'aujourd'hui les ossements de Thomas d'Aquin reposent dans une châsse bien modeste en comparaison :

Les Jacobins

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Un très beau cloître en brique et en marbre gris de Saint-Béat est caché au coeur du couvent. Au XIXème siècle les militaires qui occupaient les lieux en avaient démantelé deux galeries pour en faire un manège à chevaux. Il fallut toute la ténacité de Maurice Prin pour en retrouver les chapiteaux dispersés dans la région et reconstituer ce havre de paix.
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La salle capitulaire :
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La chapelle Saint-Antonin et ses peintures illustrant l'Apocalypse et la vie de Saint-Antonin :
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Le grand réfectoire et ses 60 mètres de long. Au XIVème siècle Gaston Phébus (l'auteur du Se Canta) y reçut le roi Charles VI et sa suite autour d'un banquet resté fameux :
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Comme dans d'autres églises de Toulouse et de sa région, le clocher haut de 45m met en oeuvre l'arc en mitre (apparu pour la première fois sur les étages supérieurs du clocher de la basilique Saint-Sernin vers 1270). De forme triangulaire et parfois surmonté d'une ouverture carrée posée en losange, l'arc en mitre est une pure création du gothique toulousain, appelée à un bel avenir dans le Midi :
Les Jacobins

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De manière très discrète, d'amusantes petites sculptures sortent de la pierre. Certaines sont médiévales et d'autres s'en sont inspirées lors de la restauration du XXème siècle. Quant à savoir lesquelles sont quoi...
En tout cas c'est ce qu'on appelle faire des pieds et des mains :

Les Jacobins

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Vue depuis le toit des Galeries Lafayette un jour de neige :
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Notons pour conclure que c'est dans ce couvent que l'Université de Toulouse donna ses premiers cours, après avoir vu le jour en 1229.